Note d'intention
Si l’on en croit Giambattista Bodoni et son Manuale tipografico, une police bien conçue tire sa beauté de quatre principes : l'uniformité du dessin, la précision et la clarté, le bon goût et le charme. Ces préceptes, définissant les normes qui seront, par la suite, celles de l’impression typographique, admettent que le dessin de caractères est avant tout une affaire de ratio, de proportions et d’harmonie du glyphe dessiné.
Mais avec la création du Romain du Roi de Grandjean au XVIIe siècle, la pratique du dessin de caractères s’est vue d’autant plus mathématisée. Certains la considèrent même comme étant la première police numérique avant l’heure, et pour cause ! Ceux ayant participés à sa mise au point inventent la notion de « fonte vectorielle » en utilisant la définition de caractères par contours avec approximation par arcs de cercle (procédé utilisé avant l’emploi des courbes de Bézier) ; ils usent d’une grille très fine correspondant à une résolution de plus ou moins 2300 dpi ; ils inventent la notion de bitmap et ajoutent des tables ou commentaires qui sont tout à fait l'équivalent des AFM d'aujourd'hui, voire des hints. Avec cette nouvelle approche du dessin de lettre, la typographie devint une histoire d’architecture et de mathématiques, où grilles, repères, géométrie et « calculs » s’imposent comme un standard.
Malgré cet avant-gardisme et cette minutie poussée à l’extrême, le geste de la main intervient tout de même, et ce exclusivement sur le support papier. Mais avec la mise sur le marché des premiers ordinateurs personnels avec interface graphique dès la fin des années 1970, la profession se voit bouleverser et s’ouvre à un nouveau monde : les polices numériques naissent et s’imposent petit à petit, apportant avec elles une infinité de possibilités nouvelles mais également un geste manuel plus machinal. Quand avant tout se faisait sur la feuille, il est aujourd’hui plus commun de dessiner sommairement le caractère sur le papier pour ensuite l’améliorer progressivement à l’écran. Naturellement, le geste s’en voit réduit et devient répétitif : le dessinateur de caractères passe un temps non-négligeable à manipuler des courbes de Bézier en tirant sur des poignets afin d’améliorer ses glyphes plutôt que de les tracer entièrement soi-même.
L’avènement du numérique a d’ailleurs ouvert les portes de la profession au monde entier : quand avant le seul moyen de proposer une typographie était qu’elle soit parfaitement lisible et paramétrée pour en faire des poinçons, il était inimaginable de voir sur le marché des polices de caractères expérimentales et mal réglées comme cela peut être le cas aujourd’hui. Comme, une fois dessinée, une police est aujourd’hui facilement imprimable et rapidement diffusable sur Internet, quiconque peut s’improviser dessinateur de caractères, et ce avec ou sans formation.
Suite à ces nombreuses évolutions du geste et à la diversification des praticiens de cet art, peut-on envisager de prochaines évolutions dans le microcosme du dessin de caractères ? Avec l’ascension fulgurante de l’intelligence artificielle ces dernières années, ce questionnement prend tout son sens. Actuellement, la plupart des particuliers qui usent de l’IA dans un but graphique le font pour créer des visuels, des logos ou des gabarits de mise en page. Cela ne signifie pas pour autant que la typographie a su passer sous le radar : certains tentent déjà de mettre au point des IA capables de créer des polices de caractères à l’aide du deep learning.
Bien que ces prémices restent pour le moment fragiles, il ne saurait tarder avant que l’on ne voie apparaître des outils performants au point de créer une typographie cohérente. Les enjeux de la recherche sont clairs, et se matérialisent aujourd’hui par les questionnements suivants :
Comment la pratique du créateur de caractères a pu et pourrait encore évoluer avec l’apparition de nouveaux outils et techniques ?
Suite à la mathématisation puis à la mécanisation du geste en typographie, court-on le risque d’une automatisation du dessin de caractères en cas d’un avènement de l’IA ?
Dans cette éventualité, quelle sera la place du créateur de caractères et les modalités du geste dans sa pratique ? Risque-t-il de voir sa profession métamorphosée et de devenir un simple prompteur de typographie ?
Dans quelles mesures nous dirigeons-nous vers une surmathématisation et un abandon du geste dans l’art typographique ?
L’évolution récente de l’IHM comporte-t-elle des risques ? La machine prend-elle trop le pas sur l’humain ? À l’inverse, nous permettra-t-elle d’obtenir des formes typographiques inédites ?
L’IA étant une banque de données piochant dans des objets préexistants pour créer, que cela implique-t-il en termes de droits d’auteur et de propriété intellectuelle pour les dessinateurs de caractères ?
Les acteurs de cette recherche sont avant tout les dessinateurs de caractères et les fonderies, mais on pourra également s’intéresser aux créateurs d’outils et de techniques typographiques, aux spécialistes de l’informatique et de l’IHM, ainsi qu’aux scientifiques spécialisés dans les IA.
Comme il est ici question de se focaliser sur la typographie latine, la recherche se limitera à l’Occident. Aussi, elle s'étendra temporellement de la mise au point du Romain du Roi à aujourd'hui pour obtenir une vue globale de l'évolution du geste dans la pratique du dessin de caractères.